Accueil du site Magazine Cinéma DVD Shutter Island, Les conséquences d’un traumatisme non résolu

Au début du film nous suivons l’arrivée par bateau de deux US marshals à Shutter Island, hôpital psychiatrique-pénitencier dont les pensionnaires sont des criminels dangereux.

 

Une grosse tempête se profile à l’horizon. L’ambiance est inquiétante. En effet, nos deux policiers Teddy Daniels (Leonardo Dicaprio) et Chuck Haule (Mark Ruffalo) viennent enquêter sur la disparition mystérieuse et inexplicable d’une des pensionnaires.

 

Très vite, à l’instar des personnages principaux nous devenons suspicieux : les gens de l’hôpital paraissent cacher quelque lourd secret. Même la bienveillance et le dévouement du directeur (Ben Kingsley) envers ses patients semblent sujets à caution.

 

Cependant, dès les premières images nous remarquons un certain malaise chez Teddy Daniels qui se manifeste très rapidement par de violents maux de tête et des cauchemars se transformant en hallucinations. Nous comprenons alors qu’il est hanté par son passé. En effet, il a vécu des expériences traumatisantes qui ont laissé en lui de profondes blessures psychologiques, ce qui le conduit parfois à devenir agressif.

 

Peu à peu, nous découvrons qu’il n’est pas venu sur Shutter Island pour retrouver la prisonnière disparue, mais pour mettre la main sur l’homme qui aurait causé la mort de sa femme. En effet, il suspecte que ce dernier serait secrètement emprisonné sur l’île. Il va tout tenter pour découvrir où il est caché.

 

Mais plus le film avance, plus nous sommes amenés à douter du bien fondé de ses suppositions. Son enquête patine, ses hallucinations s’amplifient. Et dans une confusion allant crescendo, on n’arrive plus à faire la différence entre l’illusion et la réalité. L’histoire semble devenir incohérente et crée un état de tension tel, que nous ne souhaitons plus qu’une chose, découvrir la vérité.

 

Et si l’accouchement final se fait dans la douleur, il est néanmoins libérateur. La vérité se fait jour mais elle est loin d’être celle que l’on attendait. En effet, nous réalisons que depuis le début, nous regardons ce film à travers le regard d’un homme malade, totalement paranoïaque, ce qui nous a entraînés dans une vision des choses complètement erronée.

 

Nous découvrons que Teddy Daniels fait partie des malades internés sur Shutter Island. De plus, le directeur de l’institution et les médecins qui l’entourent se révèlent être des gens très bienveillants faisant tout ce qui est humainement possible pour l’aider à affronter sa plus grande blessure afin d’en guérir.

 

Ce film, servi par l’intensité de l’interprétation de Leonardo Dicaprio , nous a fait ressentir la profonde souffrance dans laquelle peut vivre un être humain lorsqu’il refuse de reconnaître ses blessures et de s’y confronter. On perçoit à quel point cette attitude de déni a entraîné son personnage dans une vision totalement erronée et fragmentée de la réalité.

 

Cette véritable spirale infernale le conduit à devenir de plus en plus méfiant envers son entourage et à se couper de tout contact humain. Shutter Island, « Ile de l’enfermement », nous montre à quel point ce processus d’isolement l’enferme dans un monde illusoire où il se retrouve dominé par ses démons intérieurs se manifestant notamment sous la forme d’hallucinations grandissantes.

 

On comprend que cet état extrêmement instable, voire violent, n’est pas apparu du jour au lendemain chez Teddy Daniels. En effet, il a vécu un grave traumatisme pendant la Seconde Guerre Mondiale source d’une profonde culpabilité le minant littéralement de l’intérieur. Et n’osant pas affronter cette souffrance, il a cherché à l’anesthésier grâce à l’alcool. Ceci a contribué à laisser le mal qui le ronge empirer durant plusieurs années et a fini par engendrer un nouvel évènement traumatisant dans sa vie, le faisant basculer dans la folie. C’est à ce moment là qu’il a fallu l’interner car il devenait trop dangereux.

 

Même si cette histoire est douloureuse et parfois difficile à suivre, la mise en scène reste fluide et tout s’éclaire au final. Elle contribue ainsi à nous mettre face aux conséquences dramatiques que peut entraîner une blessure psychologique non résolue. A l’image d’une plaie non-soignée, elle se gangrène de l’intérieur, jusqu’au moment où l’amputation d’une partie de soi devient nécessaire. En effet, Teddy Daniels, trop affaiblit par ce processus d’autodestruction qu’il a laissé se développer pendant des années, n’aura pas la force d’assumer la conséquence de ses actes. Il préfèrera une opter pour une nouvelle forme de fuite encore plus radicale…

 

Si la fin nous a paru désespérante sur le coup, après réflexion elle n’a fait que nous renvoyer à quel point il est essentiel d’affronter nos propres problèmes quels qu’ils soient. En faisant l’effort de les traiter au fur et à mesure, on ne les laisse pas grandir, ni s’aggraver. Toute blessure intérieure, petite ou grande, laissée dans l’ombre continue à se développer en nous. Elle nous manipule littéralement et nous conduit à une vision biaisée de la réalité. Nous pouvons devenir méfiants, avoir l’impression que les gens qui nous entourent sont contre nous, qu’ils nous en veulent… Nous ne voyons alors plus le monde qu’à travers le prisme de notre souffrance.

 

Or, et nous l’avons expérimenté, ce n’est qu’à partir du moment où nous avons la force de voir clairement en face et de ressentir ce qui nous fait souffrir, que nous pouvons commencer à trouver de vraies solutions amorçant un processus de guérison.

 

Pour éviter ce genre de situation délicate pouvant nous conduire à nous isoler et nous enfermer dans une vision rétrécie des choses, nous voyons aussi l’importance de garder le contact, de maintenir le dialogue, et d’oser partager nos expériences même si elles sont difficiles.

 

Dans le même esprit, il nous semble essentiel de rester ouvert aux points de vue des autres sur un même sujet afin d’en avoir une perspective plus large et plus riche. Nous évitons ainsi de nous enfermer sur nous-mêmes et de nous couper du reste du monde telle une île… Ceci nous permet d’accueillir ce que les autres peuvent nous apporter.

 

Véronique Agranier et John Elstob