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« Nulle part ailleurs je n’aurais eu le privilège de rencontrer tant d’individus différents que dans cette cour de récréation où j’ai joué au photographe ambulant. » Robert Doisneau, de son livre « A l’imparfait de l’objectif »

Figure emblématique de la photographie humaniste du 20ème siècle, Doisneau est un des photographes qui a le plus marqué son époque par le regard qu’il a posé sur ses semblables. Tendresse, malice, poésie, humour, douceur, sont des mots qui reviennent souvent quand on parle de ses images. Un homme avec le cœur d’un enfant qui a décidé de ne pas se prendre au sérieux, c’est l’image que Doisneau aimait donner de lui-même. Un homme simple avec un regard sachant constamment s’émerveiller de ce qu’il découvre à un coin de rue, devant une scène, dans un café, face au regard d’une vieille dame ou d’un enfant. Il résume lui-même sa manière de vivre la photographie : « C’est une disposition d’esprit qui fait que je suis amoureux de ce que je vois. » Arpenteur infatigable des rues de Paris, Doisneau avait l’appétit insatiable de ces instants qui ne se reproduisent pas, des scènes de la vie ordinaire où il se passe quelque chose qui le surprend ou le touche. Il est au bon moment au bon endroit, il semble toujours avoir un rendez-vous avec un hasard qu’il a réussi à créer par sa joyeuse volonté de révéler des images que les autres ne voient pas. Une magie et la lumière d’un instant unique qu’il veut traduire pour écrire une belle image (n’oublions pas que photo-graphier veut dire « écrire avec la lumière »). Donc, chez Doisneau, pas d’images documentaires ou spectaculaires, « le sensationnel, dit-il, c’est souvent un aveu d’impuissance à voir », il laisse simplement son regard libre pétiller de vie et de curiosité.

 

Il a compris que la photographie n’est pas un outil pour enregistrer, imiter ou recopier la réalité, elle fonctionne avec des objectifs mais elle n’est pas objective. Elle peut devenir un bel instrument de liberté pour celui qui a l’ambition d’exprimer ce qui vit en lui, ce qu’il perçoit en son cœur ; mais elle peut également s’avérer un instrument de manipulation et un dangereux jouet entre des mains peu scrupuleuses. La presse en est une illustration, ce qu’avait compris Cartier Bresson qui refusait catégoriquement tout recadrage de ses images quand elles étaient publiées. Dans la photographie, c’est essentiellement au niveau du cadrage que tout se passe. C’est en quelque sorte l’instant de vérité. C’est aussi le degré de vérité, c’est-à-dire de fidélité à soi-même, qui va amener un sentiment de joie et de liberté quand on réalise une image en laquelle on se reconnaît. Savoir composer et cadrer correspond donc à un choix intime. C’est la volonté de l’individu à manifester quelque chose issu de sa vie intérieure qui crée ce cadrage, et non l’extérieur qui dicte son choix. Doisneau illustre bien cette démarche créatrice.

 

En choisissant des scènes et des cadrages extrais de la toile quotidienne que lui offre le monde, il peut exprimer son monde intérieur. Il révèle ainsi son identité, le monde extérieur devenant en quelque sorte le bain « révélateur » de son esprit qu’il « fixe » dans ses images. Ainsi, par la vérité et la lumière qu’il cherche à exprimer de lui-même dans ses photographies, il finit par découvrir la liberté d’expression qui l’animera jusqu’à la fin de sa vie. Et pour celui qui veut réaliser un « exploit » de ce type, le tourisme (en tant qu’état d’esprit) est à bannir car il n’est pas nécessaire de partir au soleil ou à l’autre bout du monde pour faire une bonne image. « Si on ne s’émeut que devant un palmier, c’est con, parce qu’il y a des jours où les platanes sont formidables », dit-il dans un clin d’œil et bien dans le ton de ses photographies. Une autre manière de dire qu’une belle image n’existe jamais à l’extérieur si elle n’existe pas d’abord en soi.

« Dans mes images j’essaie toujours de trouver entre les gens un espace intérieur, c’est ce qui rend l’image lisible » résume-t-il. Par la diversité de toutes ses images, Doisneau nous montre finalement qu’il n’est pas dupe sur la nature humaine, ses états d’âme, ses travers. Mais il nous montre également qu’il n’oublie en aucun moment le bien qui anime chaque être, chaque situation, car ses images nous apprennent à regarder avec des yeux qui sont plus proches du cœur que de la tête. Sa tendresse et son humour nous rappellent aussi que même en ces jours sombres, que les médias s’acharnent à assombrir plus encore, il ne faut pas oublier la lumière qui vit en chacun de nous. Peut-être est-ce une manière de s’ouvrir à l’espérance de jours meilleurs que nos regards sur nous-mêmes contribueront certainement à créer.

 

Bruno Todesco