
« Je remercie les dieux quels qu'ils soient
Pour mon âme indomptable…
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme. »
Invictus (Invincible), un poème de William Henley, a été une source constante d’inspiration pour Nelson Mandela pendant ses longues années d’emprisonnement. Il l’a non seulement aidé à endurer sa souffrance avec une grande dignité mais aussi à rester fidèle à son idéal de libérer l’Afrique du Sud de l’apartheid. L’extrait ci-dessus du même poème nous donne le fil conducteur du dernier film de Clint Eastwood, Invictus.
Nous y retrouvons Nelson Mandela au moment de son investiture à la présidence de l’Afrique du Sud en 1994. Si l’apartheid vient d’être aboli, la séparation reste on ne peut plus présente à la fois dans les mentalités et dans la réalité des faits. Mandela se trouve à la tête d’un pays profondément meurtri et divisé. Sa volonté de créer « une nation arc en ciel » est confrontée à des obstacles qui semblent insurmontables. En véritable visionnaire, il perçoit la possibilité de donner une impulsion de réunification grâce à la Coupe du monde de rugby qui doit se dérouler en Afrique du Sud l’année suivante (1995). Son idée : unir son peuple autour de l’équipe nationale de rugby, les Springboks, jusque là adorée des afrikaners et haïe des noirs. C’est dans cet état d’esprit qu’il propose à François Pienaar, le capitaine des Springboks, de le rencontrer.
Lors de cette rencontre, il fait subtilement comprendre à François Pienaar que la Coupe du Monde ne représente pas simplement un enjeu sportif, mais une opportunité importante de réconciliation entre les blancs et les noirs. Il réussit à réveiller chez le rugbyman l’aspiration à se dépasser pour un idéal allant bien au-delà de la performance sportive.
Ce qui nous a impressionnés chez Nelson Mandela, c’est sa foi en la capacité de victoire des Springboks malgré leurs mauvais résultats dus à un manque de compétition au niveau international depuis plusieurs années. En effet, des sanctions sportives imposées par le Comité Olympique en raison de l’apartheid leur interdisaient toute participation à des rencontres au niveau international.
En dépit des nombreuses résistances auxquelles il est confronté, à l’extérieur mais aussi au sein même de son entourage, le président arrive à maintenir son cap avec fermeté et douceur. Face à ces obstacles, il fait preuve d’une détermination exemplaire, mais aussi d’humilité, de respect et de compassion à l’encontre de tous ceux qui remettent en question le bien fondé de son idée.
Il joue systématiquement le rôle pour lequel il a été élu : être un leader, montrer le chemin, même s’il se retrouve seul. Il ne cherche pas à se faire aimer, ni à soigner sa côte de popularité, il s’oublie pour son idéal.
Invictus montre certaines des conditions d’emprisonnement, très dures, de Nelson Mandela. Et comme le fait François Pienaar dans le film, il nous a amené à nous poser la question suivante :
« Qu’est-ce qui lui a permis de tenir bon pendant 28 ans, de garder l’espérance et d’avoir la force de pardonner à ses geôliers ? »
Nous avons trouvé une réponse à la fin du discours qu’il prononça avant son emprisonnement en 1962 :
« Toute ma vie je me suis consacré à la lutte pour le peuple africain. J’ai combattu contre la domination blanche, et j’ai combattu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle toutes les personnes vivraient ensemble en harmonie et avec les mêmes opportunités. C’est un idéal pour lequel j’espère vivre et que je veux accomplir. Mais si besoin est, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »
Ce qui rend Nelson Mandela invincible, c’est la force de l’idéal pour lequel il se bat. Rien ni personne ne peut lui l’enlever car c’est quelque chose qui vit en lui, qu’il a toujours cultivé intérieurement, même en prison. Il ne se soucie pas de lui-même, ni des contingences de sa vie matérielle mais d’une haute valeur qui le dépasse. C’est ce qui lui permet de rester focalisé sur le bien quoi qu’il arrive et de garder sa dignité en toute circonstance. C’est grâce à cette force qu’il donne sincèrement de lui-même : il se concentre sur ce qu’il peut apporter aux autres, à son pays, au monde, pour atteindre un bien commun. Son idéal est plus important pour lui que toutes les souffrances qu’il a pu endurer. C’est ce qui lui permet de pardonner et d’amener un bien, une guérison porteuse d’espérance, là il n’y avait que violence et rancœur. Cette transcendance l’élève et l’amène à être un exemple de la grandeur d’un être humain, ce qu’illustre parfaitement bien ce très beau film.
Lors de son entrevue avec Mandela, François Pienaar est profondément touché par la grandeur d’âme du président. Il accepte de lâcher ses à-priori pour s’ouvrir à la nouveauté et contribuer à sa mesure, à la construction d’une nouvelle Afrique du Sud. Il sert de relais fidèle entre Mandela et les membres de l’équipe de rugby. Il les pousse à aller au-delà de leurs résistances et leur insuffle une nouvelle motivation de dépassement de soi au service d’un but bien plus grand qu’eux. C’est cette nouvelle force qui les conduira à la victoire finale dans le tournoi face à la quasi invincible équipe des All Blacks néo-zélandais.
Nous avons aussi beaucoup aimé la manière très simple dont Clint Eastwood dépeint Mandela (excellent Morgan Freeman) à travers son quotidien. Par petites touches, il sait mettre en avant la bienveillance et l’humour d’un homme qui a su retirer une grande sagesse des souffrances qu’il a endurées. Le film met en lumière sa sincérité, sa fidélité à son idéal dans tous ses actes : son comportement vis-à-vis des gens qui le servent, qu’ils soient blancs ou noirs ; le versement d’une part de son salaire à des œuvres caritatives ; son engagement qui le conduit au bout de ses ressources physiques…. Il montre aussi ses fragilités et ses faiblesses passagères, ce qui le rend d’autant plus humain et nous montre que l’exemple de son dépassement est à notre portée si nous voulons nous en donner les moyens.
C’est à nous de jouer, la balle est dans notre camp !
Voici les autres questions que ce film a suscitées en nous : « Dans ma vie, est-ce que j’agis uniquement pour mes intérêts personnels ou pour un bien commun ? Quel est l’idéal pour lequel j’ai envie de me dépasser ? Qu’est ce que je peux faire concrètement pour aller dans le sens de mon idéal ? »
Véronique Agranier et John Elstob